Où l'on revient sur le film rock'n'roll le plus beau du monde...
Lorsque Jerry Maguire triompha au box-office en 1996, les studios se tournèrent subitement vers la personne susceptible d’être la nouvelle poule aux oeufs d’or, comme à chaque fois que quelqu’un sort hasardeusement des dollars de son chapeau. Cette personne, en l’occurrence, n’était nullement un “petit nouveau”.
Derrière une chevelure brune en forme de vague qui lui tombe sur les yeux, avec son sourire cabossé et quelque peu malicieux, Cameron Crowe a déjà plusieurs vies derrière lui. Avant Jerry Maguire, son Cuba Gooding Jr survolté, son Tom Cruise en (fausse) pleine crise existentielle et sa Renee Zellwegger en apesanteur romantique, il est le scénariste d’autres pièces cultes des années 80/90 - dont Fast times at Richmond High, Say Anything (qu’il a lui-même mis en scène) dans lesquelles émergent Sean Penn, John Cusack, Jennifer Jason Leigh ou Eric Stoltz. Cameron Crowe est surtout le réalisateur de Singles, autre vivier de stars en pleine gloire (Matt Dillon, Bridget Fonda, Bill Campbell) et production (presque) opportuniste de chez Warner qui surfe alors sur la vague du grunge. Aparté: les plus jeunes ne s’en souviendront sûrement point mais, à l’époque, on envoyait des exécutifs de maisons de disques sillonner toutes les ruelles de Seattle, berceau du genre, afin de signer le premier groupe susceptible d’être le prochain Nirvana, ou le prochain Pearl Jam, ou le prochain Alice In Chains ou le prochain Mudhoney ou le prochain qui vous voulez.
Ce qui pourrait être un détail pour vous me permet précisément de raccrocher les wagons à l’endroit même où je le voulais. Car la toute première vie de Cameron Crowe est celle d’un journaliste musical. Extrêmement doué, et surtout extrêmement précoce (l’intéressé commence à ses quinze printemps une carrière prolifique de rock critique qui sera proprement étourdissante), Crowe forge son style et sa plume au fil de rencontres avec Fleetwood Mac, Neil Young, Led Zeppelin, The Allman Brothers, Joni Mitchell, David Bowie… Autant de dieux du rock qui lui assurent une confiance rare, et qui, plus de constituer un tableau de chasse susceptible de donner le tournis à n’importe qui, mais surtout à Philippe Manoeuvre, lui assurent une réputation d’individu hors du commun dans le milieu. De cette réputation, de cette connaissance aiguisée du rock et de ses nombreuses anecdotes légendaires, Cameron Crowe y puise la source de son film le plus personnel. Logiquement et littéralement.
En plus de regarder dans le rétroviseur de ses débuts professionnels, notamment via la figure tutélaire de Lester Bangs - rock critique émérite s’il en est- Crowe offre avec Almost Famous une élogieuse mosaïque musicale. Généreuse, enthousiaste et volontairement romantique. Musicale, de toute évidence, mais humaine tout court. Ce faisant, et en trouvant dans un récit semi-autobiographique la corde séminale émotionnelle qui relie son Destin à l’époque que l’on parcourt, Crowe échappe à tous les écueils de ce type de films, et de ce type de films se déroulant sous la bannière psychotropique des années 70. En effet, lors de son épopée initiatique, et si l’on voit bien que les membres du groupe (fictif) Stillwater picolent allègrement, ou prennent à l’occasion quelques cachets hallucinogènes, ce que traverse le jeune William, l’alter ego du réalisateur parfaitement incarné par Patrick Fugit, reste tout de même à l’écart des frasques homériques qui ont fait la réputation de moult formations.
Tu dois bâtir ta réputation en étant honnête et inflexible. Et si jamais tu es dans la panade, tu peux m’appeler. Je veille tard. Lester Bangs, coach de vie.
L’essentiel n’est pas là. Le rock n’est pas encore rattrapé par la machine commerciale, quand bien même cette dernière attend sagement son heure, le cynisme et la désillusion sont des mirages que l’on peut encore balayer d’un revers de main. Et l’énergie du film de résider dans cette immersion collégiale de cette vie de tournée, d’en ressentir la frénésie autant que l’épuisement, de raser les murs des coulisses des salles de concert bondés de roadies ou de groupies, d’assister aux conflits d’égo dans les loges, de comprendre les aspirations à aller voir ailleurs, d’observer les ambitions des uns, les frustrations des autres, d’être immergé en somme au cœur d’un quotidien forcément déséquilibré de cette bande d’individus - à la recherche, paradoxale, d’une harmonie collective- qui répond globalement au fantasme de ce que l’on se fait des entre-concerts. Sous le regard émerveillé du journaliste en herbe, enfin libérée de la protection maternelle (Frances McDormand qui, décidément, peut jouer tous les rôles de la planète), tout ce microcosme baigne dans une sorte de magie spontanée. Faussement pérenne: muse d’entre les groupies, la jeune Penny Lane (Kate Hudson, solaire à s’en fendre le coeur), jolie fée qui ébaudira le jeune William, finira par s’en brûler les ailes. En cela, la figure de Lester Bangs - incarné par un Philip Seymour Hoffman irradiant de son aura de mentor tout le film…alors qu’il doit avoisiner les vingt minutes de temps de présence à l’écran- est l’une des balances morales fondamentales qui tempère l’espoir, fatalement voué à se briser, de William à vouloir être cool parmi le gang.
En résulte un film qui se construit sur l’accumulation d’une multitude. De ces moments décisifs qui déterminent des trajectoires, de scénettes lumineuses en pagaille, de répliques légendaires, d’instants volés en dehors du temps qui s’enchainent et s’envolent avec une grâce aérienne. Sans que jamais, ô miracle, l’ensemble ne paraisse forcé, ou surligné, ou calibré pour cartonner en salles (spoiler: Almost Famous ne cartonnera pas en salles). Tout y est authentique, foisonnant, aérien. Riche de détails que l’on se délecte à trouver même après un millier de visionnages. On pourrait passer des heures et des heures à palabrer sur la majesté qui imprime la pellicule de chaque scénette en question. Mais ce serait inévitablement passer à côté de ce que l’on ressent à l’écoute de Mona Lisas and Mad Hatters lors d’un moment charnière. De cette poésie suspendue qui enveloppe une Kate Hudson et son What kind of beer d’une beauté à couper le souffle. De Tiny Dancer en chœur dans le bus. De Zoey Deschanel et de ses bigoudis sur fond de Simon & Garfunkel. De Lester Bangs au bout du téléphone philosopher sur le concept du uncool. Ou de William, des papillons plein le ventre, traversant le hall de l’aéroport en sautillant sur la musique que vous entendrez en fin d’article.
Des œuvres comme Almost Famous, on en croise peu dans une vie. Des œuvres vers lesquelles vous ne pouvez vous empêcher de revenir sans cesse, comme cette chanson que vous écoutez pour la millième fois consécutive sans jamais en avoir fait le tour, et qui en deviennent un objet de partage précieux autant qu’un indicateur de fraternité. Pour celles et ceux qui l’aiment autant que vous. Sincèrement, vous en connaissez beaucoup qui arpentent votre panthéon personnel avec une telle dimension ? Pour tout cela, et pour probablement d’autres choses que j’ai involontairement oublié, merci Cameron Crowe.
ON N’EN A PAS PARLÉ MAIS: