Terminus Capeside

Où l'on se plie à l'exercice périlleux de l'éloge au sujet d'un ami disparu...

Orson va bien
4 min ⋅ 15/02/2026

Il y a cette scène, dans l’épisode inaugural de la saison 4 de Dawson's Creek, qui me revient souvent en mémoire et qui n’a pas manqué de me tapoter l’épaule pour se manifester en ce soir du 11 février. De retour de ses pérégrinations estivales, le personnage de Joey (soit Katie Holmes à la vie civile) retarde l'échéance des retrouvailles avec son meilleur ami. Il faut dire que tous deux ne se sont pas quittés en bons termes, et parce qu'il faut bien que quelqu'un fasse le premier pas, ceux de Joey finissent justement, invariablement, par la mener devant la demeure familiale des Leery. Cette maison typiquement américaine, familière, rassurante, face à cette crique, tranquille, d’où tout vient et part en même temps. Cette maison où l’échelle du jardin n’a pas bougé, celle-là qui permet de grimper par la gauche de la bâtisse jusqu’à la chambre de l’ami en question.

Joey ouvre la porte. Parce qu’on est à Capeside et parce que, dans cette petite ville du Massassuchets, personne ne ferme jamais les portes en pleine journée. Sur le palier, Joey semble presque hésitante. Elle dit bonjour. Puis appelle un à un les membres de la famille: Mr Leery, Mrs Leery…Dawson. Pas de réponses. La maison est vide. La maison est vide et, pourtant, Joey monte vérifier dans la chambre pour voir si il est là. Parce qu’il l’a toujours été et qu’elle espère qu’il le sera toujours. Mais Dawson est absent. Sous fond de la chanson Souvenirs de Mary Beth Maziarz, Joey balaye alors la pièce du regard. Cette pièce qu’elle connait par cœur. Où elle s’est réfugié là, dans ce placard. Où elle a dormi ou vu E.T des milliards de fois. Cette pièce chargée de rêves, de posters de films, de photos en pagaille, de citations peintes au mur, de ce portrait de John Lennon, de discussions passionnées bien trop théâtrales pour être vraies, et si sincères pourtant, de baisers volés, de réparties en pagaille, de pleurs en cascade. Cette pièce de transitions pour des personnages qui l’étaient eux-mêmes et qui dissimulaient, derrière une logorrhée existentielle vertigineuse, une âme chahutée par bien des angoisses. Le temps d’un été, cette pièce a changé. Elle s’est métamorphosée, à l’image de son occupant, pour devenir autre. Une version plus mature, toute aussi romantique, mais -peut-être- plus mélancolique.

La délicatesse de cette scène qui, allez, ne doit même pas excéder deux minutes en temps d’écran, est sidérante d’émotion(s) et de pudeur, surtout si on la replace dans le contexte, et à ce que représentait la série de Kevin Williamson pour beaucoup d’individus: une série globalement raillée, dont on n’osait guère faire l’éloge, surtout en tant que garçon, par honte mal placée d’être perçu comme superficiel avec un penchant prononcé pour un sentimentalisme cliché et mal fagoté. Cette scène, donc, en plus d’être un exemple assez typique de l’exaltation romanesque qui habite la série, cette scène m’est revenue parce qu’elle dit quelque chose, et quelque chose de très juste, de très sincère, lorsque l’on aborde ce que l’on peut ressentir au-delà de l’absence physique d’un individu.

C’est intéressant la manière qu’ont les gens d’aborder la question de la vie et de la mort. Comme s’il fallait insinuer nécessairement que la vie constitue le contraire de la mort, alors que c’est la naissance qui en est son opposé.
La vie, elle, n’a pas d’opposé.

Dawson Leery dans ses oeuvres (All good things, 6×23)

Avec le temps, j’ai réussi à assumer mon affection profonde pour Dawson. À la défendre intelligemment et à dire qu’elle demeure essentielle à mes yeux autant que n’importe quelle oeuvre encensée par le snobisme du moment. Pas seulement parce que je partage avec le héros éponyme une admiration sans bornes pour le réalisateur Steven Spielberg, ou le cinéma en règle générale, ou que je suis de nature à tomber facilement dans l’emphase, mais parce que, en plus de tout cela, Capeside, c’était chez moi. J’y ai grandi. Je me suis baladé près du port, j’ai travaillé au Screen Play Video, j’ai vu des films au Rialto, j’ai mangé au Leery’s Fresh Fish, j’ai retapé le True Love pour Pacey en suant sang et eau afin qu’il se débarrasse de sa dégaine de vieux rafiot, j’ai acheté un mur pour Joey, je suis tombé amoureux de Gretchen, j’ai soutenu l’équipe des Minutemen, j’ai eu ma première cuite, j’ai accompagné Jack dans son coming out, ainsi que Jen dans ses relations foireuses avec les garçons, j’ai réalisé mes premiers films, écrit mes scénarios, fait la girouette avec mes sentiments. J’ai façonné mon existence par l’imaginaire de cette série, j’ai rejeté la réalité en m’exprimant avec éloquence et théâtralité. J’ai aimé secrètement, j’ai été déçu, j’ai été trahi, j’ai pardonné. J’ai perdu des êtres chers. Brutalement. Par la distance ou le temps. J’ai avancé dans ma vie, mis de côté mes rêves tout en gardant un oeil dessus, le tout sur une bande son de choix, en magnifiant mon existence pour qu’elle soit la plus cinégénique possible. Parce que, quoiqu’on en dise, ce sera Paula “I don’t want to wait” Cole pour l’éternité. Puis je suis parti de Capeside. Pour y revenir, moi aussi, invariablement.

Je dois beaucoup à Dawson. Je crois que je dois beaucoup à bon nombre de fictions, finalement, sans savoir exactement en énumérer les détails: à tenter de décrire ce que l’on ressent, on ne met jamais les mots justes. Lors de l’annonce de la mort de James Van Der Beek, tout comme l’on m’avait envoyé plusieurs messages pour celle de Matthew Perry, certains ont eu la gentillesse et la délicatesse d’avoir une pensée à mon égard. Je ne tomberais donc pas dans l’écueil de la mort d’une partie de ma propre jeunesse. Je dirais néanmoins que, si la nostalgie est un paysage peuplé de fantômes, on devient en vieillissant plus hanté par nos souvenirs. Fussent-ils de personnages que l’on a porté dans nos coeurs si haut que le décès de ceux qui les ont incarnés nous bousculent. Et nous bouleversent dans tout ce qu’ils représentaient d’intime.


QUELQUES NOTES EN VRAC:

  • Si l’intégrale de la série Dawson est à (re)découvrir, et en VOST de surcroît tant la VF se permet de censurer plusieurs passages grivois, elle n’est malheureusement disponible chez nous qu’en DVD. Aux USA, elle est hébergée sur Netflix, Hulu ou Tubi, et a même été éditée en Bluray dans une Haute Définition qui fait saliver.

  • Mon oreillette me dit que la saison 1 (et seulement la saison 1, question de droits) est disponible en HD et aussi bien en VF (donc non, on est d’accord ?) qu’en VOST sur TF1 +. Et, vous allez me dire que je ne suis pas objectif, mais elle vieillit vraiment bien.

  • De manière générale, si Dawson’s Creek répondait aux cahiers des charges de la WB, elle se permettait d’être assez en avance dans les interstices progressistes qu’elle investissait, abordant aussi bien la question de l’homophobie, l’athéisme, le racisme, la santé mentale, les différences sociales etc…Elle est devenue une référence pour à peu tout ce qui a suivi: Gilmore Girls, Les Frères Scott, Smallville ou l’injustement méconnue Everwood

Orson va bien

Par Jeoffroy Vincent

QUI SUIS-JE ?

Calembouriste ostentatoire, hobbit culturel arborant désormais des cheveux gris (plus sels que poivre d’ailleurs), j’ai fait des études de lettre dans le seul but de devenir skateur professionnel après avoir dévoré la trilogie Retour vers le futur. On a pu me lire dans Francofans, Le Monde des séries, Des séries et des hommes ainsi que sur les innombrables blogs que j’ai ouvert selon mes humeurs. Je mange six fois par jours, j’aime le sucre en dehors de mon café et le mot “clafoutis”.

Autrement, et vous l’aurez compris, j’écris, dans mon coin et surtout pour les autres, depuis que je peux épeler orthographe sans me tromper.

Et sinon, je n’ai pas une tête dessinée dans la vie en vrai mais si c’était le cas, elle le serait par le talentueux Jordi Valbuena.

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