Où l'on revient sur un classique transgressif de notre enfance dans lequel il est question de meurtres, de corruption, de sexe, d'alcool...et d'un détective qui ne travaille pas pour des cacahouètes.
Le simple fait que Roger Rabbit existe est extraordinaire. Certes, aujourd’hui, c’est une évidence mais qu’il soit placé sous la bannière Disney, entreprise familiale par excellence, l’est encore plus. Entendons-nous bien, fort et distinctement: ce classique de notre enfance aurait pu ne jamais voir le jour. Encore moins récolter la bagatelle de 350 millions de dollars de recettes au box-office tant son récit, foisonnant de grivoiseries en tous genres, se déploie dans une dynamique entièrement alimentée par la transgression. Et, ce, à des niveaux que seuls les adultes d’hier et d’aujourd’hui peuvent décoder. Rajoutez à cela une production certes luxueuse (la bonne étoile Steven Spielberg veillait au grain budgétaire et à la cordialité des équipes) mais élaborée dans un relatif flou artistique et vous aurez une petite idée du miracle cocasse qu’est ce film extravagant, baroque mais généreux. Il faut pour cela entendre le réalisateur Robert Zemeckis, ragaillardi par un autre succès inattendu (suivez mon regard vers Retour vers le futur), confier sur le commentaire audio du DVD la façon dont les animateurs ont eu du fil à retordre. Où tout n’était que première fois. Ou que l’équipe n’était ni sûre du titre définitif ni certaine, entre Disney et Amblin, de qui allait assumer l’issue du projet…à une semaine de la sortie.
Toutes proportions gardées, Roger Rabbit cochait pas mal de cases pour devenir un accident industriel d’envergure pour ses géniteurs; ces derniers ayant sans doute en mémoire les déboires financiers engendrés par Coup de cœur (Francis Ford Coppola, 1982) ou Tron (Steven Lisberger, 1982): deux œuvres avant-gardistes qui avaient, déjà, essuyé les plâtres d’un cinéma hybride.
Au-delà donc de ses prouesses techniques - prouesses qui, à l’instar de Jurassic Park ou d’Avatar des années plus tard, contribueront grandement à la curiosité du public - lorsque Roger Rabbit sort sur les écrans, le spectateur lambda qui amène son gamin voir le film sait qu’il va découvrir quelque chose de particulier. D’inhabituel. Quelque chose qui fera date, car orchestré par la team de Retour vers le futur, mais surtout quelque chose de plus ou moins familial. Il ne s’attend pas, donc, à voir un lapin de dessin animé glousser en rebondissant sur la poitrine de sa femme. Ni à répondre à sa progéniture ce qu’est réellement picoti picota en rougissant ou à le consoler face à la scène de la trempette - qui, au passage, en traumatisera plus d’un. Tandis que la critique se gargarisera des références et autres doubles sens qui fleuriront chez les productions Dreamworks et Pixar les deux décennies suivantes, Roger Rabbit défriche le sentier ultra balisé du divertissement tout public avec une telle effronterie que l’on se demande encore comment le tout a pu être validé.
Roger Rabbit est donc une production d’adultes que les enfants se prennent en pleine poire sans avoir conscience de ses multiples niveaux de lecture. De la gravité défiée par la poitrine de Jessica Rabbit en passant par le machisme patent de Baby Herman - qui fume et jure comme un pompier - au libidineux Marvin Acme, les grivoiseries qui peinturent ce barnum sont telles que, lors de l’édition du film en Laserdisc et autres VHS, la légende raconte que les pontes de chez Disney ont été obligé de passer au peigne fin chaque plan dans le seul objectif de censurer les coquineries dissimulées par ces canailles d’animateurs.
Œuvre littéralement excentrique,
Roger Rabbit vire l’entièreté de son intrigue
par une charge anti-mercantile dans sa dernière bobine.
Tout en innovant sur la technique (ce que, quelque part, le réalisateur de Forrest Gump, Le Pôle Express ou le futur Here n’aura de cesse d’accomplir tout au long de sa filmographie), Robert Zemeckis et son équipe vont également donner de la profondeur à toute cette polissonnerie burlesque. Comment me direz-vous ? Eh bien avec le personnage d’Eddie Valiant. Ce bougon de détective au grand coeur, interprété par un inoubliable Bob Hoskins, traverse une intrigue balisée par d’incontournables poncifs du roman noir : un meurtre, une femme fatale, un sens moral qui explose de toutes parts… Renvoyant les conventions avec une ironie bourrasque, le bonhomme noie comme il peut l’assassinat de son frère dans une picole bon marché; il y a, d’ailleurs, au début du film, cette scène superbe où Zemeckis, le compositeur Alan Silvestri et Hoskins synthétisent avec émotion, et en un seul plan, tout le background de Valiant.
Dépassant son statut d’archétype dans un univers tout ce qu’il y a de référencé et, tout en résolvant l’enquête, Valiant achèvera de mettre un point final au deuil qui le ronge. Ce qui l’entérine comme le grand héros en chair et d’os de cette virée toute en cartoon.
Sans que la gaudriole déborde sur son récit, Roger Rabbit se regarde plusieurs fois avec, ironiquement, le même plaisir enfantin. Probablement parce qu’iI fonctionne tout azimuts comme une satire, un hommage, un pastiche, comme une satire ou une œuvre humaniste. Oui, humaniste. Après tout, Toonville n’est-elle pas une allégorie du ghetto? N’y a-t-il pas un club clandestin dans lesquels les Toons se produisent sur scène ? D’aucuns ont donc vu, et à raison, Roger Rabbit comme une allégorie autour de la défense des droits civiques. Œuvre littéralement excentrique, dans laquelle le MacGuffin n’est rien d’autre qu’un testament visant à l’indépendance et la liberté de nos amis les toons, Roger Rabbit vire dans un ultime pied de nez l’entièreté de son intrigue par une charge anti-mercantile dans sa dernière bobine, au détriment des valeurs prônées par l’American way of life. Pour celles et ceux qui auraient oublié, ou qui n’ont jamais eu la chance de voir cette pièce maitresse de la fin des années 80, la résolution de cette même intrigue s’opère dans un happy end de circonstance mais dans un décor de carnage pur. Pour couronner le tout, et comme le notera plus tard Rafik Djoumi dans son excellent article paru dans le numéro 21 de la non moins excellente revue Rockyrama, Roger Rabbit demeure l’un des très rares artefacts d’une époque à ne pas avoir eu (avec Les Goonies ) de suites ou de reboot. Délicieusement transgressif on vous dit.
ON N’EN A PAS PARLÉ MAIS:
Un immense merci aux lecteurs, lectrices et abonné(e)s. N’hésitez pas à partagez et à recommandez cette newsletter ainsi qu’à déposez vos retours, quolibets, compliments et impressions diverses dans la case des commentaires. La semaine prochaine, on parlera de ce qui est probablement le meilleur film de son réalisateur, film qui occupe toujours une place très spéciale dans mon coeur, ne serait-ce que parce qu’il confirma une forme de vocation. Petit indice teasing de circonstance ci-dessous et sur lequel vous êtes cordialement invités à établir des pronostics.
A dans le futur.